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Reportage

Emploi et handicap | Un bout du chemin déjà parcouru

Toutes les entreprises de 20 salariés ou plus ont une obligation d'emploi de travailleurs handicapés à hauteur de 6 % de leur effectif total (article L5212-2 du code du travail).

J'ai un rêve, commence Olivier Poizat, évoquant le révérend Martin Luther King, que toutes les entreprises comprennent l'importance d'intégrer chacun dans la société. Pour l'instant, beaucoup de personnes handicapées sont encore sur le banc de touche. » L'avis du manager du coffee-shop Joyeux à Rennes, qui aide à l'intégration des personnes avec un handicap cognitif et mental en leur offrant un travail en milieu ordinaire, est confirmé par toutes les personnes interrogées durant cette enquête sur l'emploi de personnes handicapées dans le secteur de la restauration.

Leur conclusion est que les choses changent, mais lentement, et que le chemin est encore long.

Vincent Sitz, président de la commission emploi, formation et handicap au GNI-Synhorcat, a quand même quelques bonnes nouvelles. Selon lui, les freins à l'embauche diminuent. Premièrement, grâce au travail réalisé par les restaurateurs pour rendre leurs établissements accessibles aux personnes en situation de handicap, quel que soit le handicap.

Deuxièmement, car le développement de la responsabilité sociale des entreprises (RSE) induit une plus grande préoccupation du bien-être des salariés et de la pénibilité. « On a compris que le handicap comprend le diabète, la surdité… et qu’on avait parfois déjà des personnes souffrant de telles pathologies dans nos entreprises, conclut Vincent Sitz. Il y aura sûrement plus d’embauches à l’avenir, car les futurs employeurs côtoient des personnes en situation de handicap dans leurs parcours scolaires, dans les CFA ou écoles hôtelières qui les accueillent. Cette génération est très réceptive à nos discours de sensibilisation et ne voit aucun problème à embaucher des personnes en situation de handicap. Pour eux, c'est normal. »

Pas si nombreux à se dérober

Inutile d’attendre la prochaine génération de restaurateurs pour voir des améliorations. Les employeurs sont peu nombreux à contourner leur obligation d'emploi de travailleurs handicapés en se reportant sur l'accueil en stage de personnes handicapées ou en se fournissant en matières premières auprès d'établissements type Esat*. « Pour les entreprises qui ne veulent pas employer directement, ce sera d'abord l'accueil en stage qui sera le plus simple, ensuite les achats, puis le paiement à l'Agefiph, considère Rachel Bouvard, chargée mission handicap du GNI-Synhorcat.

Souvent, ceux qui commencent avec un stagiaire,par peur, s'aperçoivent que ça se passe bien et vont diversifier leurs canaux de recrutement. » Se fournir auprès d'un Esat peut être finalement plus compliqué que d'embaucher directement.

Car ces établissements sont divers et variés, et leur offre n'est pas forcément adaptée à la restauration commerciale. Alain Fontaine, propriétaire du Mesturet à Paris, se fournit en fruits et légumes auprès de l'Esat La Ferme du possible à Stains, en Seine-Saint-Denis. Le chef explique avoir rencontré des difficultés pour faire passer cet établissement d'un système subventionné à une économie de marché nécessitant une logistique particulière sur les questions de nettoyage, de livraison en caisse, d'hygiène, d'horaires fixes, etc. « Beaucoup de nos adhérents sont démarchés par des entreprises dont les produits ne sont pas au cœur de notre métier, comme de la papeterie ou des produits d'hygiène, relève Rachel Bouvard. Je me suis efforcée de trouver des entreprises qui correspondent mieux à notre branche, et nous avons signé en mars un partenariat avec le club Vertu Vin, qui réunit plusieurs Esat viticoles, pour faire connaître ces vins de qualité à nos adhérents, notamment ceux qui ont une obligation d'emploi. » Si les restaurateurs ont recours à des Esat, c'est aussi parce que les travailleurs handicapés ne souhaitent pas tous travailler en restauration. « Il y a, par exemple, beaucoup de demandes en horticulture, par envie de contact avec la terre, par besoin de calme », avance Alain Fontaine. C'est pourquoi un des versants de l'action de la mission handicap du GNI-Synhorcat consiste à attirer des jeunes handicapés vers les métiers de la restauration, notamment en démarchant des établissements de type Ulis ou des instituts médico- éducatifs. « Ça permet de lever les freins de ces étudiants, de leurs parents, voire des formateurs, qui ont dans l’idée que nos métiers sont trop difficiles physiquement et stressants, et que les jeunes n’y ont pas leur place. » Des établissements, comme le CFA Médéric, prennent alors le relais. Une trentaine de jeunes handicapés y sont scolarisés parmi les 650 élèves des formations classiques (du CAP au BTS), avec parfois des adaptations pédagogiques, comme le doublage en langue des signes pour un malentendant. Depuis deux ans, de jeunes porteurs de handicaps plus lourds sont accueillis dans le dispositif Passerelle. « C’est impossible pour eux, en termes de niveau scolaire, d’intégrer un CAP. Mais ils ont les compétences pour apprendre un métier » , explique Nadia Maazouzi, en charge du développement et des ressources humaines du CFA. Cette formation se base sur l’enseignement technique du CAP, sans l’enseignement général, et débouche sur une attestation de compétences qui peut ensuite mener à une formation ou à un emploi. Sur les huit élèves de l’an dernier, quatre travaillent dans la restauration, deux ont intégré un CAP et deux sont en Esat, mais toujours dans ce même secteur professionnel.

S'adapter et former

Certes, parfois le handicap est trop lourd, et la personne ne peut pas intégrer une activité de restauration. Le plus souvent, il s’agit d’une incompatibilité entre un handicap et un lieu en particulier. Au Mesturet, par exemple, la présence d’escaliers rend impossible l’emploi d’un salarié handicapé moteur, qui pourra en revanche travailler dans un restaurant de plain-pied. De nombreux restaurateurs craignent qu’une personne handicapée ne puisse pas suivre le rythme du service ou être assez précis dans ses gestes. La réponse à ces doutes est double : adaptation du poste et motivation de chacun. Dans le coffee-shop Joyeux de Rennes, ouvert en décembre 2017, et celui de Paris, ouvert depuis mars, tous les employés sont trisomiques ou autistes.

Aujourd'hui, dix serveurs et cuisiniers Joyeux travaillent dans l'établissement rennais, encadrés par deux professionnels. Tous commencent en stage, une phase d'observation afin que chacun trouve ses marques, avant une embauche en CDI.

« Pour l'instant, il n'y a plus que deux personnes en stage et deux mises à disposition par des Esat », souligne Olivier Poizat. Un succès en partie rendu possible grâce au modèle particulier du coffee-shop, ouvert toute la journée sans coupure, et qui ferme assez tôt pour que l'équipe finisse à 19 heures.

D'autres adaptations sont plus aisément reproductibles.

« On a une équipe plus nombreuse qu'à l'ordinaire, parce que le plein-temps est assez rare. Certains ne travaillent que deux ou trois jours par semaine, car ce sont souvent des personnes qui n'ont pas travaillé depuis longtemps et qui fatiguent vite. Donc il faut une bonne gestion de planning, et faire beaucoup de formation : chacun a des talents, mais il faut du temps pour les repérer et adapter le poste à chacun. Il faut accepter que le rythme soit différent, être capable de passer plus de temps avec un serveur pendant le coup de feu », décrypte Yann Bucaille, fondateur des établissements Joyeux. Un des objectifs du projet est de prouver que l'entreprise peut offrir exactement la même qualité qu'une autre qui n'emploierait que des personnes valides. Les retours des clients, notamment sur les réseaux sociaux, sont positifs tant sur la démarche solidaire que sur le niveau de l'offre de restauration. « On pense souvent qu'une personne handicapée est moins performante, relève Rachel Bouvard (GNI-Synhorcat).

Or, le handicap revêt de multiples formes et des degrés divers. Ce n'est pas forcément quelqu'un en fauteuil. Dans nos métiers, une personne insulinodépendante ou déficiente auditive pourra être considérée comme handicapée. J'explique quotidiennement aux entreprises qu'en fonction du handicap il n'y a pas forcément de perte de productivité, surtout s'il y a un climat de bienveillance et que la personne comprend bien ses tâches. »

Accompagner les employeurs

Nombreux sont les employeurs qui méconnaissent les aides qu’ils peuvent recevoir et les services qui peuvent les accompagner. Beaucoup pensent que le recrutement va être complexe et long. Or, dans toutes les régions, il existe des services Cap Emploi chargés de la mise en relation entre employeurs et personnes en situation de handicap. La mission handicap du GNISynhorcat peut conseiller et accompagner ses adhérents. Sans compter les initiatives privées, comme celle du restaurant Ti’miam, ouvert en 2015 à Rennes. Il fait partie de l’Esat Le Pommeret, qui inclut un restaurant d’application, un restaurant d’entreprise, un site touristique et des équipes de création et d’entretien d’espaces verts. « L’association APH Le Pommeret permet à des personnes handicapées d’être formées en trois ans, à partir de platesformes d’activités réelles, pour ensuite aller vers des entreprises traditionnelles », décrit Gérard Breillot, gérant bénévole du Ti'miam. Ce dispositif, permet le placement en CDI de cinq à dix personnes par an. « Il y a embauche parce qu'on propose un système sécurisé.

Pendant au plus un an, la personne en situation de handicap dépend de nos effectifs et est mise à disposition de l'employeur. On fait tout l'accompagnement et l'adaptation du poste - mais seulement s'il y a une perspective d'embauche véritable, précise-t-il. Les employeurs reconnaissent les compétences de personnes formées chez nous, qu'elles sont opérationnelles et motivées. »

Alors oui, dire que tous les métiers de la restauration sont accessibles à toutes les personnes serait mentir. Mais cela est aussi vrai pour les personnes handicapées que pour celles valides.

* Les établissements et services d’aide par le travail (Esat) sont des établissements médico- sociaux qui ont pour objectif l’insertion sociale et professionnelle des adultes handicapés

Les obligations des employeurs

Qu'est-ce qu'un travailleur handicapé ?

Le statut de travailleur handicapé peut être attribué, après demande auprès de la Commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées (CDAPH), aux personnes de plus de 16 ans dont les possibilités d'obtenir ou de conserver un emploi sont réduites en raison d'altération de leurs fonctions physiques, sensorielles, mentales ou psychiques.

Pourquoi verser une contribution à l'Agefiph ?

L'obligation d'emploi de travailleurs handicapés peut être acquittée en versant à l'Association de gestion du fonds pour l'insertion professionnelle des personnes handicapées (Agefiph) une contribution annuelle de 400 à 600 fois le Smic horaire (selon la taille de l'entreprise) par bénéficiaire non employé. Si une entreprise n'a consenti aucun effort pour l'emploi de travailleurs handicapés pendant trois ans, cette contribution passe à 1 500 fois le Smic horaire.

Y a-t-il d'autres manières de remplir cette obligation ?

L'employeur peut s'en acquitter en partie en accueillant des personnes handicapées en stage, mais ces stagiaires ne peuvent représenter plus de 2 % de son effectif total. Il peut également passer des contrats de prestation de services, fournitures ou sous-traitance avec des établissements spécialisés (entreprises adaptées et centres de distribution de travail à domicile agréés, Esat et travailleurs indépendants handicapés). Ce type de contrats ne peut compter que pour 50 % de l'obligation d'emploi. Enfin, l'entreprise peut être exonérée du versement de sa contribution en concluant, avec les partenaires sociaux, un accord collectif fixant les termes d'un programme pluriannuel avec objectifs chiffrés en faveur de l'emploi des travailleurs handicapés.

Myriam Seddiki est responsable hébergement au Terrass Hôtel (Paris 18e ), qui accueille depuis septembre et pour la première fois un apprenti handicapé.

Témoignage

Aviez-vous des craintes particulières, pensiez-vous affronter des difficultés ?

On avait rencontré Louis et ses parents, et on savait qu'il n'avait pas un gros handicap : il a des difficultés de mémoire et il faut lui répéter les choses. Ses parents m'avaient prévenue que la seule chose à ne pas faire, c'est crier. Forcément, on avait quelques appréhensions. On en a toujours quand on n'a jamais travaillé avec des personnes handicapées : comment se comporter, faire des reproches ?

Quels sont les problèmes que vous avez réellement rencontrés ?

C'est un jeune homme bien élevé, charmant. En fait, la chose la plus dure le concernant, c'est son âge, pas son handicap.

Il a seize ans, et il faut parfois le recadrer, car il n'est pas forcément aussi consciencieux que le serait quelqu'un de plus âgé. J'avais peur qu'il soit timide et réservé, mais il s'est vite intégré. Tout le monde l'adore et tout le monde est patient.

Il a dit à ses professeurs qu'il voudrait passer tout son temps au Terrass Hôtel !

C'est une expérience que vous pourriez renouveler ?

Oui, sans problème, et même à l'embauche.